Qui était Bogle, l’homme qui a nommé toute une génération de pas
Gerald « Bogle » Levy (1964-2005) a donné au Dancehall plus de vocabulaire qu’aucun danseur avant ou après lui. Portrait, et pourquoi son nom compte.
Par Kriptic6 min de lecture
Un homme, pas seulement un pas
Demande à quelqu’un, hors de Jamaïque, ce qu’est le Bogle : on te décrira un mouvement. Poids bas, genoux souples, le buste qui roule d’avant en arrière pendant que les bras tournent devant la poitrine. Pose la même question à l’intérieur de la culture : la première réponse est un nom d’homme. Le Bogle, c’est Gerald Levy — né à Trench Town, dans l’ouest de Kingston, le 22 août 1964, tué par balles à St Andrew, dans l’agglomération de Kingston, le 20 janvier 2005, à quarante ans.
Toute l’histoire tient dans cette inversion. Il construit un pas ; le pas prend un nom ; le nom finit par le désigner, lui. À partir de là, Gerald Levy s’appelle Bogle, puis Mr Wacky, et il aura donné au Dancehall plus de vocabulaire qu’aucun danseur avant ou après lui.
Si tu as déjà appris un pas de Dancehall dans une vidéo sans qu’on te dise qui l’avait créé, cet article est là pour corriger ça.
Roses Corner
Levy grandit entre Trench Town et Lincoln Crescent, ce bout de Kingston 13 que tout le monde appelle Roses Corner. Il est l’un des fondateurs du Black Roses Crew, le crew né là et qui, tout au long des années 1990, a fixé le niveau auquel le reste de l’île se mesurait.
Il faut dire clairement ce que cela impliquait. Roses Corner était un quartier pauvre, dans une ville où les quartiers pauvres étaient aussi des territoires politiques. Willie Haggart, considéré comme le chef du crew, a été abattu avec deux autres membres dans une rue de Kingston le 18 avril 2001, et les représailles qui ont suivi ont coûté beaucoup d’autres vies. Les danses sorties de ce monde-là sont joyeuses, elles n’ont jamais été naïves. Qui les enseigne doit ce contexte à sa salle.
Le nom de Bogle vient, selon la version communément admise, de Paul Bogle, le diacre qui mena la rébellion de Morant Bay en 1865 et qui figure aujourd’hui parmi les héros nationaux jamaïcains. Les récits divergent sur la façon exacte dont ce nom s’est attaché au danseur. Ce qui n’est pas discuté, c’est qu’un jeune homme de Kingston 13 a fini par porter le nom d’un héros national, et que personne, en Jamaïque, n’a trouvé cela étrange.
Comment un pas reçoit son nom
Pour comprendre ce que Bogle a fait, il faut comprendre la mécanique dans laquelle il travaillait.
Un danseur invente un pas en session — un sound system monté dans une cour, une rue occupée pour la nuit. La piste regarde. Si le pas tient, la piste s’en empare, et en quelques semaines il est partout. Puis un deejay qui était dans la salle enregistre un morceau qui nomme le pas et dit quand le faire. Le disque voyage — Londres, Toronto, Tokyo, Paris — et le pas voyage à l’intérieur.
C’est pour cela que tant de pas de Dancehall portent le titre d’une chanson, et c’est aussi pour cela qu’on inverse si souvent l’ordre des choses. La chanson, c’est la diffusion. Le danseur, c’est l’origine.
Son propre pas est parti dans le monde porté par « Bogle » de Buju Banton, l’un des tubes qui ont fait de 1992 son année en Jamaïque. Dix ans plus tard, « Log On » d’Elephant Man (2001) joue exactement le même rôle pour le Log On. Après la mort de Bogle, « Willie Bounce », toujours d’Elephant Man, emporte un pas qu’il avait créé dans ses dernières années — avec, dans le texte, une ligne qui dit sans détour que l’homme est parti et que sa danse, non.
Les lieux comptaient autant que les disques. Les Weddy Weddy Wednesdays au quartier général de Stone Love et, à partir du mercredi des Cendres 2003, le Passa Passa qui occupait un tronçon de Spanish Town Road à Tivoli Gardens n’étaient pas des sorties nocturnes ordinaires. C’est là qu’un pas était proposé, jugé, puis adopté ou abandonné, devant le seul jury qui comptait.
Le vocabulaire qu’il laisse
La liste, même partielle, des pas qu’on lui attribue se lit comme l’index d’une décennie entière : le Bogle, World Dance, le Wacky Dip, Log On, Row Like a Boat, le Willie Bounce, Zip It Up, l’Urkel, Jerry Springer, Sesame Street, Pop Yuh Collar, Out and Bad, Sweeper, L.O.Y.
Relis les noms : sa manière de penser y est tout entière.
Certains sont de l’action pure, nommés d’après ce que fait le corps : Row Like a Boat, Sweeper, Zip It Up. La mime n’est pas un ornement — c’est ce qui rend un pas lisible depuis l’autre bout d’une piste bondée.
D’autres sont la télévision des années 1990, arrivée à Kingston par une parabole : l’Urkel, d’après le personnage de la sitcom américaine Family Matters ; Jerry Springer ; Sesame Street. Le Dancehall a toujours absorbé ce qui traînait dans la pièce et l’a renvoyé avec son propre accent.
Un est technologique. Le Log On naît au moment où « se connecter » entre tout juste dans le langage courant, et devient le pas de Dancehall le plus exporté de sa décennie.
Et un est un tombeau. Le Willie Bounce porte le nom de Willie Haggart, tué en 2001. Le danser, c’est prononcer le nom d’un homme avec son corps. Si tu ne peux pas dire qui était Willie, tu as appris une forme et laissé l’histoire derrière.
20 janvier 2005
Il était aux Weddy Weddy Wednesdays, au quartier général de Stone Love, et en repart vers deux heures du matin. Dans une station-service de St Andrew, des hommes armés tirent dans sa voiture. Transporté au Kingston Public Hospital, il y meurt. Il avait quarante ans.
Personne n’a jamais été poursuivi. Beenie Man, qui le tenait pour le plus grand danseur de tous les temps, a publiquement promis une récompense contre des informations ; elle n’a rien donné. Des rumeurs ont circulé à l’époque et circulent encore. Cet article ne les reprendra pas : ce sont des rumeurs, et un homme est mort.
Ses obsèques ont rempli Kingston. Vingt ans après, les danseurs marquent toujours la date.
Pourquoi on prononce son nom en cours
Savoir tout cela n’est pas une affaire de dévotion. C’est que Bogle a installé la règle sur laquelle le Dancehall fonctionne encore : un pas a un auteur, et cet auteur se nomme.
Cette règle sépare la pratique d’une culture de son emprunt. Elle sépare aussi, très concrètement, danser un pas et en faire l’imitation. Le Willie Bounce dansé par quelqu’un qui sait ce qu’il commémore ne ressemble pas au Willie Bounce dansé par quelqu’un qui l’a vu sur un téléphone. Le poids ne tombe pas au même endroit. La suspension veut dire quelque chose.
Tous les danseurs venus après lui travaillent dans le système qu’il a bâti — Ding Dong et les Ravers Clavers comme les autres. Quand ils créent un pas, le nomment, et qu’un deejay met ce nom dans un morceau, ils se servent d’un mécanisme dont Bogle a fait la preuve.
Alors, quand tu apprendras le Bogle ici, on te demandera qui l’a créé, quand, et pourquoi le nom compte. Ce n’est pas une formalité. C’est la première chose à quoi le pas sert.
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