Les cinq pas de Dancehall à apprendre en premier
Cinq pas fondateurs du Dancehall, dans l’ordre où les travailler — et le bounce à posséder avant que l’un d’eux sonne juste.
Par Kriptic8 min de lecture
On arrive presque toujours au Dancehall par un pas. Une forme aperçue sur un écran, l’envie de la faire, la copie. Rien à reprocher à ça : c’est ainsi que cette culture a toujours voyagé. Mais un pas copié sans son moteur en dessous reste une forme, et un pas appris sans son histoire reste emprunté. Voici l’ordre dans lequel je les enseigne, et pourquoi cet ordre.
Avant les pas : le bounce
Il y a cinq pas plus bas, et aucun ne fonctionnera tant que ce qui les porte ne fonctionne pas.
Ce qui les porte, c’est le bounce. Ce n’est ni un pas ni un échauffement. C’est la pulsation sur laquelle tout le vocabulaire vient se visser : un rebond vertical continu, impulsé par les chevilles et les genoux, la poitrine répondant avec une fraction de temps de retard. Pieds sous les hanches. Genoux déverrouillés — jamais bloqués, jamais gainés. Poids en avant du talon. C’est le sol qui te renvoie vers le haut ; tu ne te soulèves pas toi-même.
Tiens ça seul, sans bras et sans déplacement, sur un morceau entier. La plupart des gens trouvent ça plus dur que n’importe lequel des cinq pas qui suivent, et la plupart des gens sautent l’étape. C’est pourtant la seule chose qui sépare le fait de danser le Dancehall de celui d’en donner une imitation. Un pas posé sur un corps éteint se lit comme une silhouette. Le même pas sur un bounce vivant se lit comme une langue.
Autre chose, avant de commencer. Dans ce vocabulaire, les jambes tiennent le temps et les bras racontent — dans cet ordre, toujours. On commence par les bras parce que les bras sont la partie visible. Inverse l’ordre et le pas s’effondre.
Quand la pulsation se tient toute seule, sans que tu y penses, tu es prêt. Les cinq pas ci-dessous sont classés chronologiquement, et il se trouve que c’est aussi l’ordre pédagogique juste : chacun réclame exactement ce que le précédent t’a appris.
1. Bogle — l’ancêtre
Gerald « Bogle » Levy, Kingston, début des années 1990.
On commence là parce que la culture commence là. Gerald Levy, plus tard surnommé Mr. Wacky, était une figure centrale du Black Roses Crew et a donné au Dancehall plus de vocabulaire qu’aucun danseur avant ou après lui. Le pas porte le nom de Paul Bogle, le diacre qui mena la rébellion de Morant Bay en 1865 et qui figure aujourd’hui parmi les héros nationaux jamaïcains. Puis le pas a nommé l’homme : à partir de là, Gerald Levy est devenu Bogle.
Le mouvement est petit. Poids bas, genoux souples, le buste qui roule d’avant en arrière pendant que les bras tournent l’un après l’autre devant la poitrine. Il ne se déplace pas et il ne se termine pas : c’est une machine à rester dans le temps.
Travaille-le jusqu’à pouvoir le faire en parlant. C’est le test. Le Bogle, c’est le bounce rendu visible, et tout ce qui suit est une discussion avec ce pas-là.
2. Log On — écraser le sol
Gerald « Bogle » Levy, 2001.
Le nom est une blague sur un verbe qui venait tout juste d’entrer dans le langage courant, et le corps garde la blague. Le pied sort sur le côté et écrase vers le sol, comme si tu éteignais quelque chose sous ta semelle, pendant que le haut du corps encaisse le rebond. C’est le pas de Dancehall le plus exporté de sa décennie.
Il vient en deuxième parce que c’est le premier qui te demande de quitter ton axe. Tu as désormais deux tâches simultanées : un pied qui va quelque part et un bounce qui doit survivre au trajet. Presque tout le monde lâche le bounce à l’instant où le pied bouge. Ralentis le tempo jusqu’à tenir les deux, puis remonte.
3. Willie Bounce — un nom que tu portes
Gerald « Bogle » Levy, 2004.
Bogle l’a créé pour Donovan « Willie Haggart » Haggart, figure du Black Roses tuée en 2001. Le buste qui part en arrière, l’épaule qui s’ouvre, le petit saut qui retombe pile sur le temps : tu danses le nom d’un homme. Le danser sans y penser, c’est ne rien dire.
Techniquement, c’est ton premier pas où le haut du corps mène la forme pendant que les jambes continuent de tenir le temps en dessous. Cette dissociation est toute la leçon. Travaille-le face à un mur plutôt que face au miroir, pour sentir l’inclinaison au lieu de la vérifier.
Ce pas a un poids que les débutants manquent souvent. Bogle lui-même a été tué par balles à Kingston en janvier 2005, quelques mois après l’avoir créé. La scène d’où viennent ces pas était festive et exposée en même temps, et la joie qu’ils contiennent n’a jamais été naïve.
4. Nuh Linga — les épaules prennent la main
Ding Dong, seconde moitié des années 2000.
Ding Dong et ses Ravers Clavers sont la ligne qui relie Bogle au présent. Le Nuh Linga, c’est le moment où les épaules cessent de décorer le pas pour se mettre à le conduire : les pieds sautillent d’un côté à l’autre pendant que les épaules roulent à contresens du déplacement et que les bras balaient bas devant le corps.
En quatrième, parce qu’il exige en même temps le déplacement du Log On et la dissociation haut/bas du Willie Bounce. C’est aussi le premier pas d’ici qui a du vrai swing : tu ne peux pas t’en sortir en comptant. Il faut entendre l’espace entre les temps et venir t’y loger.
5. Gully Creepa — bas, lent, sans indulgence
Ravers Clavers, fin des années 2000.
« Creep », ramper : c’est la consigne. Le poids descend, les genoux se plient profondément, le corps avance à une fraction de la vitesse qu’il croit devoir prendre, et les bras restent près du corps, lourds. Là où les pas précédents récompensaient le rebond, celui-ci récompense le contrôle de la descente.
En dernier, parce qu’il sanctionne toutes les faiblesses que les quatre autres t’autorisaient encore à cacher : genoux trop hauts, poids dans les talons, précipitation, bras qui compensent les jambes. Deux temps de Gully Creepa faits proprement t’apprendront plus sur ton bounce qu’un mois passé à te regarder.
Pourquoi ne pas mélanger l’ordre
Chaque pas retire une béquille. Le Bogle te donne le temps. Le Log On ajoute le déplacement. Le Willie Bounce sépare le haut du bas. Le Nuh Linga ajoute le swing. Le Gully Creepa retire la vitesse, c’est-à-dire l’endroit où la plupart des débutants se cachent.
Prends-les dans le désordre et tu obtiendras cinq versions approximatives au lieu d’une base solide et de quatre prolongements. Passe sur les deux premiers bien plus de temps que ça ne te paraîtra raisonnable. Personne ne l’a jamais regretté.
Comment travailler seul
Choisis un morceau et reste avec toute la semaine. Apprends où ses phrases tournent, pour que le compte devienne une pièce que tu connais plutôt qu’un chiffre que tu poursuis.
Travaille chaque pas des deux côtés. Le Dancehall est social : c’est la piste qui décide de quel côté tu es tourné, pas toi.
Filme-toi de profil, pas de face. La face te montre la forme. Le profil te dit si le bounce est réel et si ton poids est parti dans les talons.
Et prononce les noms. Si tu danses le Willie Bounce sans pouvoir dire qui était Willie, tu as appris une forme et laissé l’histoire derrière. Chaque pas porte l’histoire de son créateur, de la culture, du mode de vie et des gens qu’il représente — et connaître cette histoire n’est pas un supplément. C’est ce qui sépare la pratique d’une culture de son emprunt.
Ce que veut dire « savoir un pas »
Pas savoir le reproduire une fois, devant un miroir, à ton propre tempo. Savoir un pas, c’est pouvoir le choisir sur une piste pleine, à la vitesse que décide le selecta, d’un côté comme de l’autre, et rester en conversation avec le riddim pendant que tu le fais.
Ça prend le temps que ça prend. Viens comme tu es, et travaille.
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