Époque — Milieu des années 2000 – début des années 2010
Middle School
Les crews prennent le relais, et la danse fait le tour du monde.
Bogle n'est plus là, les crews prennent le sol. Du milieu des années 2000 au début des années 2010, les Ravers Clavers, les Black Eagles et les Overload Skankaz font des sessions de rue de Kingston un atelier permanent, et la vidéo emmène chaque nouveau pas à l'autre bout du monde en quelques semaines. C'est le moment où le Dancehall apprend à voyager, et celui où tu apprends à lui rendre son contexte.
L'après-Bogle
En janvier 2005, Gerald « Bogle » Levy est abattu à Kingston. Pendant quinze ans, il avait donné au Dancehall une grande part de son vocabulaire — le Bogle, Log On, Wacky Dip, Willie Bounce — et la culture perd le danseur que tout le monde regardait. Ce qui suit explique pourquoi cette famille existe.
Le vide n'est pas comblé par un autre auteur solitaire, mais par des crews. Les Ravers Clavers, les Black Eagles, les Overload Skankaz et leurs satellites font de la création un travail collectif. Un pas se construit en répétition, se teste devant la foule un soir de session, se garde ou s'abandonne dans la semaine. Là où l'ère précédente avait une signature, celle-ci a un atelier.
Les sessions de rue sont le laboratoire. Passa Passa, à partir de 2003 à Tivoli Gardens, occupe une route et tient la foule jusqu'au lever du jour ; les sessions hebdomadaires en font autant dans des rues plus petites. Personne ne « sort » un pas : tu le danses, et la foule décide s'il vit.
Puis viennent les caméras. Les DVD de session circulent de main en main, et à partir de 2005 YouTube supprime la distance. Un pas créé à Kingston un mercredi s'étudie à Tokyo, à Paris ou à Moscou un mois plus tard. En août 2008, Usain Bolt franchit la ligne à Pékin et danse le Gully Creepa devant les télévisions du monde entier. Le Dancehall devient viral dix ans avant que le mot ne veuille dire quelque chose.
C'est cette vitesse, le vrai sujet de la famille : elle a offert la danse au monde en dépouillant bien des pas du contexte qui les rendait lisibles. Travailler la Middle School, c'est le remettre en place.
Les pas, et ce qu'ils portent
Willie Bounce est la charnière. Bogle le crée en 2004 et lui donne le nom de Willie Haggart, son ami tué en 2001 : une danse conçue comme un hommage funèbre, et il faut le savoir avant de la danser. Le bounce vit dans les épaules et la cage thoracique, les pieds voyagent latéralement. Il appartient à l'ère précédente par son auteur, et à celle-ci par sa circulation.
Pon di River, Pon di Bank, porté par le morceau d'Elephant Man de 2003, travaille la même charnière côté musique. Il montre comment cette culture rend un pas lisible : on lui donne le nom d'une image que chacun se représente — en bas la rivière, en haut la berge — et le corps lit la consigne sans traduction.
Dutty Wine, diffusé en 2006 par le morceau de Tony Matterhorn, est la mise en garde de la famille. Ce qui a voyagé, c'est la rotation de tête. Ce qui est resté sur place, c'est ce qui la soutient : l'ancrage au sol, le wine mené par les hanches, le timing qui fait que la tête suit le corps au lieu de le précéder. Copié sans cela, le pas devient une cascade, et la presse l'a traité comme telle.
Nuh Linga, créé par Ding Dong autour de 2006, est une déclaration plus qu'une consigne. Ne traîne pas. Le pas est rapide, léger au sol, les bras coupent l'air avant les pieds. Ici, l'attitude est la technique.
Gully Creepa sort des Ravers Clavers et atteint le monde en 2008. Il rampe : poids en avant et bas, une épaule qui mène, une marche volontairement bancale. Le nom désigne les canaux de drainage en béton de Kingston, et le pas arrive quand les camps gully et gaza coupent la musique en deux. Ce n'est pas une humeur, c'est un lieu.
Sesame Street montre l'autre réflexe de l'époque : le Dancehall renvoie la pop culture mondiale à elle-même, coloré, rebondi, entièrement à lui.
Comment on les travaille
Tu apprends le bounce avant tout le reste. Presque chaque pas de la famille repose sur le même moteur — un balancement continu du poids dans les genoux et la cage thoracique — et les bras arrivent en dernier, jamais en premier. Si ton bounce meurt à l'instant où les bras entrent, le pas n'est pas acquis.
Ensuite, sur riddim : chaque pas compté en huit à mi-tempo, puis à tempo, puis sur trois riddims différents, pour que le mouvement cesse de dépendre d'un seul morceau.
Puis les enchaînements, parce que c'est ainsi que l'époque dansait. Personne ne tenait un pas quatre minutes : les pas s'assemblaient sur l'instant, en lisant le selecta et la foule. C'est dans les jonctions que la danse se joue.
Et tu regardes la source : le crew, la session, l'année. Avant de répéter un pas, on nomme à voix haute ce qu'on voit.
Les erreurs fréquentes
- Commencer par les bras. De loin l'erreur la plus courante, et elle vide chaque pas de sa substance.
- Danser au-dessus du riddim. Ces pas se logent à l'intérieur du temps, légèrement derrière sa surface. Se précipiter, c'est ce qui fait qu'un Dancehall copié se voit.
- Prendre les pas pour une chorégraphie. Ce sont des mots. Si tu ne sais les faire que dans l'ordre appris, tu as mémorisé une séquence, pas appris une langue.
- L'amplitude avant la propreté. Grand et flou n'est pas un stade plus avancé que petit et juste.
- N'apprendre que par les tutoriels. Un tutoriel donne la forme. La vidéo d'origine donne l'intention, le crew, et la raison du nom.
Pas emblématiques
Pon di River, Pon di Bank
2003
Porté dans le monde entier par le morceau d'Elephant Man, il joue sur deux niveaux : en bas la rivière, en haut la berge. L'exemple parfait d'un pas nommé d'après une image, pour que le corps la lise sans explication.
Willie Bounce
Créateur : Bogle (Gerald Levy) · 2004
Bogle le nomme d'après son ami Willie Haggart, tué en 2001. Une danse conçue comme un hommage funèbre, et le pas qui a fait voyager l'ère précédente après la mort de son créateur.
Dutty Wine
2006
Diffusé par le morceau de Tony Matterhorn. La rotation de tête a voyagé ; l'ancrage au sol, les hanches et le timing qui la soutiennent sont restés. La leçon la plus claire de la famille sur ce qu'un pas perd quand il circule sans son contexte.
Nuh Linga
Créateur : Ding Dong · 2006
Ne traîne pas. Rapide, léger au sol, les bras coupant l'air avant les pieds. L'un des pas qui installe Ding Dong et les Ravers Clavers comme les nouveaux auteurs du vocabulaire.
Gully Creepa
Créateur : Ravers Clavers · 2008
Bas, poids en avant, une épaule qui mène, une marche volontairement bancale. Nommé d'après les canaux de béton de Kingston, et dansé par Usain Bolt aux Jeux de Pékin en août 2008 : le moment où le Dancehall atteint tout le monde d'un coup.
Sesame Street
Late 2000s
Coloré, rebondi, construit sur un clin d'oeil à la pop culture mondiale. Il montre l'autre habitude de l'époque : le Dancehall emprunte une image que tout le monde reconnaît et la renvoie transformée en quelque chose qui n'appartient qu'à lui.
